Apprendre à lire mais pour lire quoi ?

par Monique DUCHATEAU

Il y a une vingtaine d'années, la seule association qui proposait des livres aux enfants aveugles s'appelait : " Association pour les aveugles : la lumière par le livre ", titre évocateur qui montrait la volonté des bénévoles de faire sortir les aveugles de leur nuit définitive grâce au livre.
Mais " comment font-ils pour écrire et pour lire ? ", telle est souvent l'exclamation d'un public néophyte lorsque l'on évoque la lecture des enfants aveugles.

Ils utilisent le braille, mais en France les livres en braille sont rares, beaucoup de jeunes aveugles n'ont " pas grand chose à se mettre sous les doigts ", ils perdent peu à peu l'habitude de lire et deviennent comme des illettrés - partiellement incapables de lire et d'écrire - se contentant de cassettes et dictant leur courrier à des bénévoles. En 2000, notre association, l'ANPEA se bat comme il y a vingt ans pour que le braille soit reconnu comme une écriture à part entière, l'écriture des aveugles, qui en ont besoin comme les voyants dès leur arrivée dans ce monde. C'est leur moyen de communication et ils en auront besoin encore au XXIème siècle.

Les lecteurs aveugles

Comment accèdent-ils à la lecture ?

Le braille est le seul système d'écriture accessible aux aveugles.
C'est un système de 6 points (8 en braille informatique) avec 2 colonnes de 3 points. La combinaison de ces 6 points permet de former toutes les lettres de l'alphabet, les ponctuations, signes mathématiques…
Le braille est un système génial qui permet une lecture beaucoup plus rapide qu'avec les gros caractères pour les malvoyants que l'on fait souvent " passer au braille " pour leur permettre de poursuivre leurs études lorsque leur vision est par trop partielle. Il a deux gros inconvénients :

- il est encombrant ( 1 page noire@ 4 pages braille avec un papier beaucoup plus épais),
- il n'est pas utilisé par les éditeurs ordinaires et il faut transcrire les livres.

L'écriture est possible à l'aide :

- d'une tablette et d'un poinçon, très peu utilisés aujourd'hui car cela demande une grande gymnastique intellectuelle pour les petits d'inverser les points pour l'écriture en relief
- d'une machine Perkins avec un clavier de 6 touches et la possibilité de se relire immédiatement, mais bruyante et encombrante,
- de matériels informatiques comme les blocs-notes braille servant à la fois de machines à écrire le braille et d'écrans tactiles lorsque connectés à un PC ils permettent de lire l'écran et d'utiliser les logiciels ordinaires, mais ils sont très onéreux.

Qui sont-ils ?

Sur 77 000 aveugles en France, 15 000 ont appris le braille mais 7 000 seulement le pratiqueraient.
Le problème est différent suivant qu'il s'agit d'enfants ou d'adultes.

Les enfants aveugles

Ils sont environ 2000.
En France, l'école est gratuite et obligatoire depuis Jules Ferry (1881), sauf pour les enfants aveugles et les sourds pour lesquels il a fallu attendre, 100 ans plus tard, la loi de 1975, qui permettait le financement des prix de journée des établissements spécialisés.
Depuis, de nombreux textes ont vu le jour et en particulier, en 1988, l'annexe 24 quinquiès qui crée les S3AIS - Service d'Aide à l'Acquisition de l'Autonomie et à l'Intégration Scolaire- pour les enfants aveugles ou malvoyants.

En théorie, un enfant aveugle peut suivre toute sa scolarité en milieu ordinaire mais il y a d'énormes disparités géographiques, des établissements spécialisés mal répartis, de grosses difficultés pour créer des S3AIS autonomes et surtout il n'y a pas de documents adaptés.

Pourtant, 80% de l'information étant véhiculée par le canal visuel, il est extrêmement important de compenser par toutes sortes d'autres canaux : auditifs, olfactifs, sensitifs…de permettre aux enfants aveugles de construire leur imaginaire et aussi d'éviter le verbalisme (défaut que développent certains aveugles qui emploient un vocabulaire extrêmement riche en apparence mais dont ils ne connaissent pas le sens).

En ce qui concerne les couleurs, les enfants aveugles peuvent se construire un monde à eux : le vert c'est la couleur préférée de maman, le rouge, c'est cette jupe que ma tante m'a offerte ou la couleur du feu…
Pour les formes, les parents ont toujours fait preuve d'imagination pour faire toucher un maximum de choses - dans la limite des accords des gardiens des expositions et de leur propre hauteur - mais aussi pour réaliser des maquettes ou miniatures permettant à l'enfant de se représenter l'éloigné, l'inaccessible (la montagne) ou l'intouchable comme la mouche ou le crocodile.
Pour les enfant devenus aveugles, il y a moins de difficultés pour l'accès aux formes s'ils ont vu assez longtemps pour en garder la mémoire.
Depuis quelques années, on voit se développer le dessin en relief qui, variant les matières et les formes volontairement simplifiées, même stylisées (sinon elles sont incompréhensibles avec les doigts), permet de développer l'imagination des petits comme des plus grands, avec pour ceux-ci un apprentissage plus long pour " comprendre " les formes.
Le bébé voyant, lorsqu'il ouvre les yeux, apprend naturellement à comprendre ce qui sera plus tard son moyen essentiel de communication : les lettres et les images.
Evelyne Kommer expliquait au SETAA 91 que l'image est aussi nécessaire pour les enfants aveugles, " C'est un plaisir, une pause dans un apprentissage rébarbatif. Cela leur permet d'apprendre à explorer la page : les doigts font câlin ".

C'est pourquoi l'ANPEA demande depuis 1988 le développement des livres en 3 dimensions : braille relief et gros caractères et en fait la promotion et la diffusion.

Les adultes aveugles

Sur les 77 000 aveugles en France, 15 000 sont en âge de travailler dont seulement 2 500 pratiqueraient le braille.
Il y a aussi environ 1 millier d'étudiants, les autres sont des personnes âgées.
On peut se demander s'il n'y a pas de corrélation entre le peu d'adultes aveugles dans le monde du travail et le faible nombre pratiquant le braille.

Il y a parmi eux, ceux qui ont appris mais qui l'ont oublié, parce qu'ils ne le pratiquent pas, faute de livres.
Il y a ceux qui ont appris à lire en noir mais dont la situation visuelle a évolué et qui pensent qu'il est néfaste de se " mettre au braille " ou trop tard. Pourtant, pouvoir utiliser à la fois le braille et le noir est une aide immense pour le déficient visuel profond, tant dans sa formation que dans certains actes de sa vie quotidienne.
Il y a enfin ceux qui perdent la vue accidentellement à l'âge adulte et qui pensent qu'il est trop difficile d'apprendre le braille.
Pourtant Pierre Jacquet, Professeur de Braille à Marly écrivait en 1991 dans le Valentin Haüy : " le braille n'est pas une réponse unique à la survenue de la cécité mais il fait partie d'une démarche plus globale permettant de se reconstruire après le choc psychologique. Le braille est une façon fantastique de prendre conscience des possibilités qu'a le toucher de l'individu. E n développant ce sens, il donne les moyens d'apprécier ce qui l'environne : la surface d'une table… de développer la précision du geste ".

Enfin, les aveugles seraient peut-être plus motivés pour continuer à lire ou apprendre le braille s'il n'y avait plus de livres.

Pas grand chose à se mettre sous les doigts en 2000

Comparativement à la profusion de livres édités pour les voyants, il n'y a pratiquement jamais eu d'édition de livres en braille pour les enfants et les adultes aveugles, exceptés quelques-uns, produits point par point, avec le poinçon, par des associations de bénévoles ou les parents eux-mêmes.

Une offre limitée

L'éclosion des techniques informatiques dédiées à la déficience avait fait naître un grand espoir dans les années 80 et l'ANPEA, très concernée par ces nouvelles technologies, organisait alors le premier Salon des Techniques pour Aveugles et Amblyopes - SETAA - devenu depuis, le salon AUTONOMIC.

Dans les années 90, on voit apparaître les premiers livres sur disquette. Ces livres augmentent le nombre d'ouvrages lisibles en braille via la plage tactile en braille éphémère et donc accessibles pour les aveugles. Le support n'est pas encombrant comme les volumes braille mais il présente des inconvénients ; le lecteur aveugle ne peut appréhender la structure, l'architecture d'un texte. En effet, le terminal braille propose une lecture de 20, 40 ou 80 caractères à la fois, soit une ligne en " noir ", l'informatique ne concerne qu'un petit nombre d'aveugles (coût, complexité des techniques, formation…) et ne résout pas le problème des petits enfants qui ont besoin d'apprendre le toucher et d'accéder aux images.

Si les problèmes d'écriture sont en partie résolus par les moyens actuels, la lecture reste un problème essentiel dans la mesure ou l'édition en braille est restée confidentielle - 400 titres par an dont 200 scolaires - et même clandestine puisque le problème des droits d'auteur sur les transcriptions n'est pas résolu. Pour chaque transcription de livre il faut demander l'autorisation de l'éditeur premier et attendre son éventuel accord - certains refusent ou ne répondent pas.
L'un des transcripteurs négocie la transcription pour un seul exemplaire en braille et bloque ainsi toute possibilité de le reproduire pour d'autres lecteurs.

Certains ne demandent même pas l'autorisation car ils sont pris par l'urgence à transcrire le livre et/ou ils n'ont pas les moyens de payer les droits d'auteur - ce qui constitue portant une misère pour l'éditeur.

Des prix prohibitifs

Le nombre limité d'exemplaires, ajouté aux difficultés de l'adaptation de certains livres, scolaires en particulier, entraîne également des prix prohibitifs.
Même si beaucoup d'associations sont financées par des subventions publiques ou des donateurs privés, le prix des livres pour les enfants aveugles reste insupportable pour nombre de parents.

" La Petite Taupe " coûte 72 Frs aux Editions Milan, 300 Frs à l'association " Les doigts qui rêvent ". Ce livre, adapté en braille et en relief, n'a été produit qu'en 100 exemplaires, faute de financement.
Les livres scolaires peuvent être vendus entre 300 et 2000 Frs suivant le nombre de volumes (100 à 150 Frs pour une édition en noir). Nous n'évoquerons pas les romans qui sont pratiquement inexistants. Et comment peut-on se payer " La Petite Marchande de prose " de Daniel Pennac à 458 Frs les 4 volumes en braille intégral ?

Les livres scolaires

Les manuels ne sont pas toujours transcrits en entier. On choisit de privilégier la partie " utile " : les exercices de maths par exemple.
Les livres d'Histoire-géo sont rarement transcrits, quand ils le sont, c'est sans les cartes, schémas ou autres adaptations. Cela rappelle les " comités de lecture " d'autrefois qui choisissaient dans les revues les textes qu'il était judicieux de transcrire pour les aveugles.

Le manque d'éditeurs professionnels

Comme on manque de tout, on se contente souvent de ce que l'on trouve, avec des fautes de braille (ce sont des bénévoles pleins de bonne volonté mais pas suffisamment formés qui transcrivent les textes). Les éditeurs professionnels se comptent sur les doigts d'une main. Il n'y a qu'une quarantaine de titres pour les petits avec des illustrations en relief de différentes textures et certains sont encore des maquettes qui attendent un éventuel sponsor.

La diffusion

Aucune librairie spécialisée n'existe. Les parents sont informés par le bouche à oreilles et les revues des associations comme la nôtre ou notre présence aux salons du livre ou des handicapés (AUTONOMIC).
Pour les enfants, il n'existe que deux petites bibliothèques spécialisées à Montpellier et Paris, pour les adultes, une seule importante à Paris, avec 50 000 titres en un seul exemplaire. Sur les rayons des bibliothèques ordinaires, les livres en braille sont rares.

Conclusion

A l'aube de ce nouveau siècle, où les technologies audiovisuelles vont encore progresser de façon extraordinaire, doit-on encore se battre pour le braille ?

La nécessité du braille

Vocabulaire, orthographe, culture s'acquièrent d'abord par la lecture. Que diraient les voyants s'ils n'avaient pour lire que des livres sur cassettes ? C'est un excellent complément, mais cela ne remplace pas les livres.
Nous avons tous une mémoire écrite et une mémoire orale. Elles sont complémentaires et il faut absolument cultiver les deux.
De plus, si nous voulons que les enfants d'aujourd'hui, qui lisent couramment en braille continuent à le faire demain, il faut développer l'offre de livres en braille et ainsi leur permettre une plus grande autonomie à l'école, dans les loisirs, en formation, au travail, dans la vie.

L'apport des nouvelles technologies = un choix, enfin

Les nouvelles technologies, ce n'est pas la fin du braille, au contraire, c'est la possibilité, avec le braille éphémère, d'avoir enfin le choix de ses lectures et d'accéder de façon plus autonome à l'information écrite :
- avec les cédéroms, de consulter les dictionnaires et les encyclopédies,
- avec le scanner, d'accéder librement à tout document dactylographié (ou presque),
- avec Internet, d'ouvrir et choisir les pages des journaux qui étaient inaccessibles autrefois,
- avec le livre numérique d'avoir le choix de leurs livres pour les adolescents, les étudiants et les adultes.

Mais il faut rester vigilants sur l'accessibilité des sites et des outils.

En parallèle, il est très important, aussi bien pour les livres scolaires que pour les livres d'enfants, de développer une édition professionnelle de qualité, de " vrais livres ", en braille, relief et gros caractères, permettant les apprentissages nécessaires et donnant le goût de la lecture.

Monique DUCHATEAU, 1er février 2000

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