Documents électroniques : quelles approches et quels outils pour leur consultation

Par Gérard Uzan, Gabriel Michel, J. M. Christian Bastien

Université René Descartes - Paris 5
Laboratoire d'Ergonomie Informatique
45, rue des Saints-Pères 75270 Paris Cedex
Gérard Uzan Gabriel Michel Christian Bastien

Résumé

Illustré par la recherche de contenu, nous essaierons de montrer l'apport d'une approche " assistant " dans la navigation dans les livres électroniques. Grāce à cette approche l'opérateur entre en dialogue avec un assistant qui exécute, contrôle, vérifie, et propose souvent différemment selon le contexte dans lesquels il est invoqué. Ce contexte concerne d'une part l'historique des activités liées aux tāches de lecture, d'écriture et de recherche, tant au niveau des pages que des livres ouverts sur le bureau, que des livres " rangés dans la bibliothèque " et d'autre part la nature des contenus de livres. Sont ensuite décrits un scénario d'utilisation de l'assistant et les choix techniques effectués pour son développement.

1 Introduction

L'accès à l'information est aujourd'hui de plus en plus essentiel pour une bonne intégration sociale. Dans cette perspective, la qualité des interactions avec les documents électroniques est un enjeu vital pour les aveugles. Il est indispensable pour eux de pouvoir facilement rechercher, lire, modifier, retrouver, créer et transmettre des documents électroniques, sans quoi ils risquent d'être mis à l'écart de la nouvelle société de l'information (Newell 97, Stephanidis 99). Récemment Internet a fait naītre dans la communauté des aveugles de grands espoirs et de nombreuses recherches ont été développées autour de l'accessibilité au web (Burger 96, Graziani96, Kennel 96, Michel 98, etc…) et aussi les travaux du WAI (Web Accessibility Initiative).
Or, dans la plupart des systèmes actuels la personne aveugle est confrontée à des menus déroulant ou surgissant, à des boutons radio, à des cases à cocher, à des boītes de dialogue, à des champs de saisie, à des icônes, à des fenêtres plus ou moins bien connues, à des barres de toute sorte (d'outils, tāches, palettes, rubans, etc.), et à des hyperliens et des formulaires. Pour ces raisons, nous avons adopter une autre stratégie : se libérer de l'existant, c'est à dire des interfaces graphiques destinées essentiellement aux dispositifs écran souris. Nous ne voulons pas corriger ou adapter un système existant, mais au contraire concevoir un système spécifique permettant une autre forme d'interaction calquée sur le concept d'assistants qui, tels des assistants humains sélectionnent les informations et ne proposent que celles qui sont pertinentes en fonction du contexte. C'est ce point de vue et sa mise en œuvre qui font l'objet de cet article.

2 Les documents électroniques et leurs accès

Nous évoquerons ici deux situations courantes permettant à un non voyant de disposer d'un document électronique sur son ordinateur.

2-1 Exemple introductif : comment obtenir un document électronique sur son ordinateur

Voici une situation illustrant le problème de l'accès aux documents électroniques :
" Je suis étudiant en droit et aveugle : je voudrais trouver des informations dans des livres récents sur l'histoire des institutions européennes depuis 1985 ? "

Scénario 1 :

Le cas le plus courant, encore actuellement, est d'aller à la bibliothèque universitaire. Comme je ne connais aucune référence, je dois consulter soit les microfiches, ou les fiches cartonnées, ou encore accéder à une banque de données par le biais d'un terminal informatique. Dans ce cas, j'aurai besoin d'une aide humaine. Grāce à ce soutien, je pourrai faire un filtrage en deux étapes : d'abord la sélection des documents à partir de leur titre, auteurs et mots clés, et, éventuellement, leur résumé. Dans une deuxième étape, après avoir retrouvé les documents physiques (livres, articles) dans les rayons de la bibliothèque, j'effectuerai une autre sélection des pages, chapitres et articles sensés traiter directement de mon sujet. En effet, un livre sur l'histoire de institutions européennes, décrira aussi ce qui s'est passé avant 1985 et ne parlera pas que de leur histoire. Il faudra ensuite faire photocopier ces sélections par une tierce personne pour en disposer.
- J'arrive chez moi, et je scanne tout ou parties des documents afin de les numériser. J'aurai ainsi un ou plusieurs fichiers traitant de l'histoire des institutions européennes depuis 1985.
- Après chaque numérisation, je dois ranger chaque fichier dans mes dossiers ou répertoires. Je n'aurai que son seul nom pour le retrouver par la suite (c'est un problème courant chez les aveugles).
- Enfin, je pourrai passer à la consultation des documents, c'est-à-dire à leur exploration et à leur exploitation. Cette dernière suppose la consultation de plusieurs documents, de plusieurs pages d'un même document et l'extraction d'information pour la rédaction d'un document propre. Dans ce premier cas l'utilisateur aveugle rencontre un certain nombre d'obstacles pour accéder à l'information qu'il cherche. Le chemin à parcourir pour obtenir l'information sous forme de documents numériques est long et semé d'embûches : sélectionner, trier, filtrer, photocopier, scanner, organiser les documents. à chacune de ces étapes, et particulièrement dans les phases de photocopie et de numérisation, l'information se trouvera souvent dégradée. De plus son accès sera par la suite limité au nom d'un fichier et à celui des répertoires et dossiers inclusifs.

Scénario 2 :

Un autre scénario consiste à accéder à des informations déjà numérisées, par le biais éventuel d'Internet. Ainsi, surfer sur le web pourrait être la solution idéale, car elle permettrait d'éviter à la fois de perdre beaucoup de temps (aller à la bibliothèque, photocopier, scanner) et de solliciter l'aide d'une tierce personne. De plus, cette stratégie permettrait d'obtenir, à la fin, des documents non dégradés.
Supposons que j'aie de la chance et que l'information se trouve sur un site Web donné (tel que celui du monde diplomatique). L'information pourra être directement affichée à l'écran, ou contenue dans un fichier à télécharger. Dans le premier cas l'information a comme support la page Web, c'est-à-dire que document et page Web ne font qu'un.
Pour pouvoir récupérer ces information il faudra que je puisse et sache utiliser les navigateurs, même spécialisés, mais aussi et surtout que j'accède aux fonctionnalités du site (ex., trouver le lien permettant le téléchargement). Des problèmes liés à la numérisation des informations on passe à une autre catégorie de problèmes à savoir, l'accès à ces informations numérisées. Cette dernière suppose notamment des outils particuliers, dont la plupart est, pour l'instant, inadaptée aux non-voyants (quant ils le sont pour les voyants !).
Une fois les documents téléchargés on se retrouve dans la deuxième partie du scénario précédent à savoir la gestion de ceux-ci et des informations qu'ils contiennent.

2-2 Les approches classiques de gestion des documents électroniques

Les préoccupations des chercheurs, associations et fabricants d'équipements pour déficients visuels se sont jusqu'à présent focalisées sur le rétablissement ou le maintien de la transmission du texte et de l'image. Il s'agit alors de concrétiser pour un sujet (la personne déficiente visuelle) l'accès à un objet (le document) dans le cadre d'une tāche singulière. Pourtant, une fois replacée dans des scénarios d'activités dans lesquelles les personnes ont des buts (passer en revue, chercher des points de vue, des idées, des informations ou des références, rédiger, ...), des contraintes (délais, activités parallèles, contraintes de localisation, de " masse ", de disponibilité des informations), et des exigences de tāches associées (extraire, annoter, citer, référencer, classer, ...), la consultation ne peut être circonscrite dans la stricte consultation d'un seul document même s'il est réduit à une page, une fenêtre ou un écran. La consultation se fait toujours sur deux modes : le premier pour trouver et choisir, le second pour exploiter (comprendre, faire des fiches ou commentaires, extraire des idées, des données chiffrées, ...). Par ailleurs, chacun de ces deux modes de consultation est rarement unique mais fait de répétitions dans un but redondant ou renouvelé. Ce manque de prise en compte de l'activité réelle de consultation dans le cadre d'une tāche spécifique est sans doute en partie responsable de l'état actuels des outils proposés aux non-voyants. Citons à titre d'exemple les lecteurs d'écrans. Quel rapport y a-t-il entre un texte et un écran sur lequel il est affiché ? Qu'elle différence y a-t-il entre lire un texte et lire un écran ? Pour ceux qui auront utilisé des lecteurs d'écran, la différence sautera aux yeux. La démarche actuelle consiste essentiellement à rendre les interfaces graphiques auditives (vocales) ou tactiles (braille). Ce faisant on évacue les principales qualités de l'interface graphique que l'on tente de traduire. En effet l'interface graphique recours à la reconnaissance et à la mise à disposition plutôt qu'au rappel, et place généralement l'utilisateur dans une position de contrôle. De plus, elle rappelle sans cesse à l'utilisateur le contexte d'utilisation. L'utilisateur est donc constamment " accompagné ", " guidé " dans ses interactions. Ce sont notamment ces caractéristiques qui peuvent la rendre facile à apprendre et à utiliser par tout un chacun. Peut-on en dire autant des lecteurs d'écran ? Plutôt que de nous inscrire dans cette voie de la " traduction " du visuel, nous avons exploré une autre voie, celle de l'assistant que nous allons maintenant aborder.

3 Le concept d'assistant

Rappelons qu'il ne s'agit en aucun cas d'une traduction auditive d'une interface graphique. Il ne s'agit pas non plus d'un assistant manipulant les objets de l'interface graphique. L'écran n'est qu'un terminal visuel (restant interactif !) à destination de l'environnement voyant de la personne.
Nous avons envisagé le concept d'assistant à l'image de l'aide que peut apporter une tierce personne (Uzan 99). Dès lors, les voix ne sont plus seulement des terminaux de synthèse vocale mais l'expression de personnages agissant pour le compte et à destination de l'utilisateur. Par exemple, les propriétés de la voie telles que hauteur, vitesse, sexe, couleur, ne sont plus sensées traduire les propriétés physique du texte (style, taille, et police de caractère) mais deviennent l'expression de multiples opérateurs agissant en coordination. Ces voix expriment le feedback de leurs actions, renseignent sur le contexte, interpellent l'utilisateur ou d'autres opérateurs. Cette approche permet (enfin!) d'abandonner le mode substitutif.

4 Description du système avec assistants

Ce système pourrait être décrit classiquement comme l'assemblage d'une synthèse vocale bilingue, d'un traitement de texte, d'une bibliothèque virtuelle et de sa gestion, d'une messagerie électronique et d'un logiciel d'importation de documents numérisés. Or, une telle présentation, bien qu'elle rende compte des fonctionnalités applicatives de ce logiciel occulterait l'imbrication de ces dernières. Il ne s'agit pas ici d'un logiciel comportant des modules indépendants mais d'un système permettant, par l'entremise de l'assistant, une meilleure prise en compte de ces fonctionnalités dans le cadre des activités réelles liées à la consultation/rédaction de documents. La démonstration illustrera le fonctionnement de l'assistant.
Ce système d'assistance est développé sous MacOS en langages Hypertalk 2.4.1 et C. Il constitue une extension de Francophonème.

BIBLIOGRAPHIE

Burger Franz, Stoger Bernhard, Accès des malvoyants à Internet par des outils de recherche basés sur des GUI : état de l'art et perspectives. Actes du congrès de Linz, juillet 1996, 303-310.
Graziani Paolo, Burzagli Laura, Tronconi Alberto, Internet pour les aveugles : un point d'information. Colloque INSERM 'Les nouvelles technologies dans l'éducation des handicapés visuels', juin 1996, 291-296.
Kennel Andrea, Perruchon Louise, Darvishi Alireza, WAB. 'World Wide Web Access' pour des utilisateurs malvoyants ou aveugles. Colloque INSERM, 'Les nouvelles technologies dans l'éducation des handicapés visuels', juin 1996, 201-204.
Michel G., Uzan G., Sperandio J Cl., Pelletier Brigitte, Burger Dominique. L'accès des personnes handicapées visuelles à Internet : recommandations ergonomiques pour la conception de pages web. Ergo-IA 98, Biarritz, novembre 1998.
Newell Alan F., Gregor Peter. Human Computer Interfaces for People with Disabilities. In Handbook of Human-Computer Interaction, Second completely revised edition. M. Helander & al, 1997, pp 813 - 824.
Stephanidis, C., & Salvendy, G. (1999). Toward an Information Society for All : HCI Challenges and R&D Recommandations. In International Journal of HCI, Vol. 11-1 (pp. 1-28).
Uzan Gérard, Michel Gabriel, Boutaud Paul. De l'interface de surface à l'assistance dans la communication : une messagerie électronique pour aveugles. Journées Ergonomie et Télécommunications du 34ème congrès de la SELF; 14 septembre 1999, pp 37-46.

SITES WEB

Braillenet : http://www jussieu.fr/braillenet/
WAB en Suisse : http://ea.ethz.ch.8080
WAI : http://w3.org/WAI/references/access-brief