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Claroline, plate-forme Web pour la création de cours en ligne

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Hugues PEETERS

Université Catholique de Louvain, Belgique
Peeters@ipm.ucl.ac.be

     

1.Introduction

Comme beaucoup d'autres institutions d'enseignement à la fin des années '90, l'Université catholique de Louvain (Belgique) a investit dans l'achat d'une plate-forme de formation ouverte et à distance. Le choix s'est porté sur l'un logiciels dominant du marché. Celui semblait présenter des possibilités d'utilisation très importantes.

L'initiative s'est pourtant soldée par un relatif insuccès auprès des enseignants. Ceci nous a conduits à changer de stratégie pour nous orienter vers un développement " maison ". Ici encore, la stratégie UCL est assez conforme au choix actuel d'un certain nombre d'autres universités. Cette démarche a cependant ceci de plus particulier qu'elle s'appuie sur un mode de développement collaboratif autour d'outils Open Source dits aussi Logiciels Libres.

L'idée du développement collaboratif suppose de consacrer une partie de son énergie à fédérer la collaboration. Se contenter de donner aux autres les sources d'un programme ne suffit pas à en garantir un développement mutualisé rapide. Il faut lâcher prise en termes de propriété, tant intellectuelle que patrimoniale, déléguer les responsabilités, confier des missions complexes à d'autres établissements et construire des relations de confiance durables.

ce prix, et à ce prix seulement, un développement Open Source a des chances de concurrencer les logiciels dits " propriétaires ". C'est le pari de Claroline: réussir à supplanter WebCT, Blackboard, Docent etc. en proposant une solution plus modulaire, plus simple d'emploi, multilingue, légère en termes d'infrastructure hardware et de consommation de ressources tant côté serveur que côté client.

L'enjeu est à la fois technologique, économique, politique et pédagogique.

a. TECHNOLOGIQUE car l'application doit concurrencer les logiciels propriétaires en termes de fiabilité, stabilité, compatibilité, rapidité, service, et les dépasser en termes de modularité et de multilinguisme.

b. ECONOMIQUE car outre sa gratuité et sa faible consommation de ressources système, Claroline doit encore réussir à limiter les coûts de formation des enseignants grâce à son interface intuitive et sobre.

c. POLITIQUE car il y va de l'autonomie culturelle, scientifique et pédagogique européenne, à la possibilité pour les Européens de proposer un contre-modèle face au taylorisme éducatif suggéré par les outils d'origine Nord américaine. Il y va aussi de notre capacité à construire une interaction avec l'Amérique du Sud, l'Afrique et l'Asie, non seulement par la traduction déjà effective de l'interface Claroline en de nombreuses langues, mais aussi par la capacité que nous aurons à imaginer des scénarios d'interaction au niveau du contenu des cours, des programmes de formation et de la politique à mener autour de la bonne utilisation des NTIC. Actuellement, Claroline est utilisé dans la plupart des pays européens et traduit dans leurs langues respectives, ce qui en fait un candidat sérieux au titre de plate-forme européenne pour la formation en ligne.

Enfin, Il y va d'assurer un accès le plus large possible à ce type de dispositifs. Force est de constater aujourd'hui l'hiatus entre les discours démagogues promettant le "e-learning pour tous" et la réalité du terrain semée d'importantes barrières financières et technologiques. Beaucoup d'entreprises font le choix d'offrir l'excellence technologique à certains privilégiés, privant souvent de cette manière l'accès à celle-ci pour tous les autres et contribuant à creuser davantage "la fracture digitale".

Claroline ne peut sans doute embrasser tous les publics en demande de tel dispositif. Néanmoins ce projet est animé par le constant souci de pondérer l'attrait des dernières possibilités technologiques par la prise en compte significative des contraintes concrètes de populations parfois négligées.

d. PÉDAGOGIQUE car toute plate-forme de téléformation véhicule de façon explicite ou implicite un certain modèle d'apprentissage. Les plates-formes orientées contenu suggèrent un apprentissage centré sur le savoir à acquérir, celles qui privilégient les outils d'interaction favorisent l'éclosion de scénarios de cours plus collaboratifs, celles qui offrent de nombreux outils auteurs aux étudiants eux-mêmes facilitent la mise en œuvre d'apprentissages par le projet, etc.

Claroline se trouve à la croisée des chemins et n'évite pas de suggérer une méthode d'apprentissage. Néanmoins, sa philosophie de départ est minimaliste: le logiciel doit prévoir des boîtes vides et permettre de structurer échanges et contenus de multiples façons.

Au lieu de guider l'enseignant dans le classement de son contenu, par exemple, l'outil se contente de le stocker et d'attendre de l'enseignant une proposition en matière d'organisation. Cela peut conduire à une certaine absence d'homogénéité d'un cours à l'autre, mais facilité, en revanche, l'entrée de l'enseignant dans l'outil, ce qui constitue une des principales difficultés du e-learning.

Pour concilier la liberté de l'enseignant avec les exigences d'une formation de qualité, Claroline renvoie à l'interaction des enseignants entre eux ou avec des conseillers pédagogiques plutôt que de considérer naïvement que l'outil pourra lui-même servir de guide pédagogique.

Axiologiquement et pédagogiquement aussi neutre que possible, Claroline séduit beaucoup les enseignants et devrait permettre aux organisations de guider ceux-ci vers un meilleur enseignement à l'aide des technologies. Les enseignants ont en effet de nombreuses raisons de refuser d'utiliser les NTIC et les organisations n'ont pas d'autre choix stratégique que de composer avec ce paramètre.


2.Description du logiciel

PRIORITÉ AU SCÉNARIO D'APPRENTISSAGE

Comme le montre l'exemple de l'Open University, l'efficacité de l'utilisation d'outils web pour l'apprentissage en réseau et la formation à distance tient moins à la recherche d'une sophistication technologique qu'à la mise en place d'un véritable scénario d'interaction entre des personnes autour de tâches: travail par groupes, supervision par des tuteurs, apprentissage par problèmes, etc.

Claroline n'impose pas l'utilisation d'outils complexes ni ne suggère de méthode particulière. Il fonctionne, dans la mesure du possible, comme un simple support aux choix opérés par les enseignants en fonction des exigences de leur discipline, de leur modèle pédagogique et du public auquel ils s'adressent.


SIMPLICITÉ D'UTILISATION

Notre premier souci, à l'UCL, a été de convaincre les professeurs d'utiliser un outil de campus virtuel. Nous nous sommes dès lors concentrés sur la simplicité d'utilisation. Peu d'outils, mais les plus utiles et présentés dans une interface sobre et banale fidèle aux principes la "web usability" formulés par Jakob Nielsen. Le gestionnaire de documents, par exemple, a été explicitement conçu pour ressembler à ce dont chacun dispose sur son ordinateur de bureau.

Les professeurs créent ainsi des sites de cours en quelques heures sans formation ni assistance technique.


SYNTHÈSE DE LA DEMANDE ET ANALYSE DES USAGES

Les outils de Claroline ont été développés à partir d'une synthèse de la demande que les utilisateurs adressaient à leur service de campus virtuel (www.icampus.ucl.ac.be). C'est la lecture de suggestions, des discussions au téléphone, l'échange de messages électroniques et une série de rencontres qui nous ont permis de concevoir un outil fonctionnel.

Outre cette synthèse, nous avons procédé à une analyse des usages à partir d'une observation du comportement des utilisateurs.


EVOLUTIVITÉ

Les utilisateurs sont demandeurs d'un service, non d'un produit. Dans les organisations, les services de campus virtuel sont tenus d'évoluer continuellement vers une meilleure intégration avec les autres services, l'ajout de nouvelles fonctionnalités, l'adaptation au scénario particulier de tel cours.

Le fait que Claroline soit conçu de façon modulaire et distribué sous licence GPL permet à chaque gestionnaire de campus virtuel de modifier les outils et de les adapter au contexte de son organisation. L'expérience montre que l'utilisation d'une plate-forme est très dépendante du contexte géographique, linguistique et institutionnel.


COMPATIBILTÉ

Les professeurs veulent créer des sites de cours rapidement. Cela signifie souvent ne pas apprendre le HTML mais gérer, directement depuis leur navigateur, agenda, listes de liens, annonces et forums et publier des documents déjà existants dans des formats courants de type Word, Excel, PDF.

Les étudiants souhaitent disposer d'outils de communication standardisés et télécharger des documents légers et facilement lisibles et/ou imprimables.

Les organisations (universités, écoles...) aspirent à une certaine pérennité des dispositifs qu'elles ont financés. Les partenaires extérieurs (étudiants en formation continue, organisations engagées dans des consortiums, etc.), insistent sur l'importance d'utiliser des formats et des protocoles standards pour une meilleure communication.

Claroline utilise exclusivement des formats et des langages ouverts: PHP, SQL, HTML. Le gestionnaire de documents accepte tous types de fichiers, même si l'utilisation de formats ouverts est encouragée. La question de normes propres au monde éducatif (SCORM, IEEE...) est à l'étude.


BAS PRIX

Si on laisse de côté la question du personnel (professeurs, tuteurs, informaticiens...), le déploiement d'un campus virtuel avec Claroline ne demande que du matériel et de la bande passante. Tous les logiciels requis sont gratuitement téléchargeables depuis le réseau, aussi bien côté serveur (Linux, Windows ou MacOsX + Apache, MySQL, Postfix ou Sendmail et Claroline) que côté client (un navigateur Internet standard).


COLLABORATION INTERNATIONALE

Aucune organisation locale développant une plate-forme d'apprentissage en ligne ne peut concurrencer seule une entreprise commerciale en termes de support et de rapidité de développement. La solution, comme le montre le succès croissant de Linux et d'autres programmes Open Source, est de créer une communauté d'utilisateurs, de développeurs, de débogueurs et de traducteurs.

Claroline a déjà été traduit en 15 langues et bénéficie du développement et du déboguage d'une vaste communauté internationale. Des universités, des écoles, des entreprises et des organisations collaborent pour adapter Claroline à leurs besoins.


3.Produit, service, processus

Le succès d'une web application éducative comme Claroline dépend d'un grand nombre de facteurs (1) technologiques, (2) économiques, (3) politiques et (4) pédagogiques, nous l'avons dit.

L'idée de collaboration est transversale à ces quatre paramètres et constitue le cœur du problème.

Il faut collaborer entre programmeurs pour développer le logiciel, collaborer avec les enseignants pour obtenir leur implication et leur engagement, collaborer avec d'autres universités pour constituer des pôles d'excellence qui résisteront au rouleau compresseur de l'industrie logicielle américaine, collaborer avec des entreprises de services pour faire de Claroline un logiciel professionnel et collaborer avec les étudiants pour produire et organiser un enseignement médiatisé par les technologies mais qui demeure à visage humain et renforce l'interaction, transforme la masse de l'auditoire en un réseau de personnes.

L'analyse des fonctionnalités d'un outil de e-learning n'est pas la bonne approche pour juger de la viabilité et de la pertinence de son utilisation. En effet, la primauté de la dimension de collaboration exige que nous abordions la question en analysant simultanément trois paramètres qui interagissent entre eux: Le Produit, le Service et le Processus.


PRODUIT.

Il faut un bon produit. Mais les Course Management Systems se ressemblent beaucoup et l'on peut penser qu'ils ne constituent pas en eux-mêmes le véritable enjeu. Tous présentent les mêmes fonctionnalités, à peu de choses près.

Les questions technologiquement pertinentes se situent ici davantage du côté de la " usability ": certes, l'outil offre telle fonction, mais est-elle réellement utilisable par un enseignant non versé dans l'informatique? L'utilisation de cette fonction est-elle compatible avec les différents navigateurs, les différents systèmes d'exploitation?
L'utilisation est-elle réaliste en cas de connexion par modem téléphonique?
Les polices de caractère peuvent-elles être agrandies pour les moins voyants? Est-il possible de NE PAS utiliser la fonction si le scénario du cours ne l'impose pas?

Telles sont quelques-unes unes des bonnes questions à poser lorsque l'on analyse l'outil en tant que tel.

Dans cette perspective, la philosophie de développement de Claroline repose sur le choix assumé de miser sur des technologiques modestes, renonçant aux possibilités derniers cris. Le logiciel repose, à dessin, sur des outils présentant toujours quelques années de retard sur les tendances du moment.
Cette option garantit en fait une diffusion du système beaucoup plus importante. Un effet de bord de cette modestie technologique est de rendre la plate-forme facilement utilisable par un public souffrant de difficultés de la vue. Le logiciel repose sur une interface essentiellement textuelle.
En dépit de certaines idées préconçues, le choix de mettre l'accent sur le texte ne va pas à l'encontre des principes d'utilisabilité et d'ergonomie.
Que du contraire...


SERVICE

Il faut un bon service. Rapide, efficace, bon marché, fiable... Service pédagogique et informatique dans l'organisation, avec éventuellement un complément de support externe auprès du fabricant du logiciel. Mais le service ne suffit pas pour construire une relation de confiance avec les enseignants, véritable pièce maîtresse de cet échiquier.

Les enseignants attendent, pour participer, qu'on leur offre davantage: la valorisation de leur travail, des pistes pour découvrir de nouveaux continents intellectuels, établir de nouveaux contacts personnels, renforcer les liens existants avec leurs étudiants.


PROCESSUS

Il faut, par rapport au service de e-learning, réfléchir en termes de sociologie des organisations: se demander qui a intérêt à quoi, en quoi l'utilisation systématique du réseau internet modifie le " réseau " ou tissu social et comment chacun peut finalement comprendre que la réorganisation des tâches, des métiers, des fonctions, du pouvoir profite à chacun davantage qu'elle ne le fragilise.

A l'UCL, nous avons proposé aux enseignants de nous aider à construire Claroline. Il ne s'agissait donc pas d'une relation de service, mais bien d'un processus d'interaction qui valorisait la fonction enseignante, positionnait le professeur dans une fonction de conseil, plutôt que dans la fonction du demandeur de services.

La pédagogie universitaire et les technologies présentent le défaut conjoint de confiner les enseignants dans une position d'assistés (dans le meilleur des cas) ou d'ignorants (dans le pire des cas). Cela n'est pas acceptable par les enseignants et ceux-ci réagissent en refusant le service qu'on leur rend, en refusant de coopérer avec les services d'aide technico-pédagogique.

Pour réussir dans le e-learning, il faut d'abord réussir à établir une autre relation avec les enseignants: une relation de coopération autour de la problématique de l'apprentissage, autour des questions que posent l'utilisation de nouveaux outils. Nous pensons que cette bonne relation ne peut s'établir que dans un contexte de non-savoir.

Il faut que les représentants de la techno-pédagogie soient eux-mêmes habités par de vraies questions et non par des réponses préalables. Dès le moment ou le " fournisseur de services " renonce à s'imposer dans une position de savoir, la relation peut commencer et l'utilisation pédagogiquement riche des technologies se déploie alors à grande vitesse pour le plus grand bénéfice de tous.


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