| Rendre
un site accessible
EN AMÉRIQUE du Nord, l'accès pour tous à l'information publique
est un droit. Une législation contraignante conduit les fournisseurs
de contenu à construire leurs sites selon les indications du WAI
(Web Accessibility Initiative), structure fille du W3C (World Wide
Web Consortium, groupe industriel international destiné à coordonner
le développement du Web) dans le but de promouvoir l'accessibilité
à la Toile. Ces recommandations sont disponibles en français sur
le site de BrailleNet. Ce sont des règles simples, qui ne modifient
en rien l'apparence du site pour les voyants, mais simplifie la
consultation des aveugles : intégrer un commentaire aux éléments
visuels, traiter séparément la forme et le fond du document, créer
des liens clairs et concis, éviter les tableaux, prévoir une transcription
textuelle des informations audio et vidéo, etc.
Sur la Toile:
Ministère
de l'éducation nationale
Le 10,
Downing Street de Tony Blair
Web
Accessibility Initiative
BrailleNet
Lire également:
Julien
Prunet, journaliste à France-Info, non-voyant
"C'est aux associations
représentant les déficients visuels et aux constructeurs de matériels
spécialisés de se mobiliser pour faire évoluer les mentalités"
|
APPELONS cela, avec Joël de Rosnay,
l'«ergonomie intellectuelle». Une notion un peu abstraite, certes.
Mais c'est pourtant bien là que le bât blesse, dès que l'on évoque
l'accessibilité au Web pour les personnes mal ou non voyantes,
thème d'une journée d'études organisée le 9 février par l'association
BrailleNet et la Cité des sciences et de l'industrie de La Villette.
L'occasion de souligner ce paradoxe : la technologie existe, elle
est au point, en constante progression pour permettre aux aveugles
de consulter le Web, et pourtant le Réseau devient chaque jour
un peu moins abordable pour les handicapés visuels.
Le problème est ailleurs. Dans la
conception même des sites. Ainsi une page d'accueil un peu sophistiquée,
une arborescence un peu complexe, le recours à de trop nombreuses
informations graphiques, l'ignorance simple de quelques règles
de base, peuvent constituer des «sites Carcassonne»,
infranchissables, ainsi que les appelle joliment Dominique Archambault,
maître de conférences à l'université du Havre et chercheur associé
à l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale).
En dépit d'outils toujours mieux adaptés : navigateurs spécifiques,
qui traduisent le code html en informations textuelles ; synthèse
vocale puissante ; afficheurs en braille - sortes de petites consoles
constituées de picots, qui «clignotent» pour indiquer des liens
hypertextes et permettent d'afficher ainsi des lignes de 20, 40
ou 80 caractères. Un périphérique encore coûteux (entre 40 000
et 60 000 francs ou 6 000 et 9 146 euros) mais dont l'usage permet
des prouesses assez surprenantes. Pour peu, du moins, que les
sites consultés ne cèdent pas à la mode du tout-graphique.
Une tendance qui n'est pas en passe
de s'inverser. «Au contraire, précise Dominique Archambault,
on constate que les sites deviennent de moins en moins accessibles
aux handicapés visuels.» Avec une équipe de l'Inserm, il
s'est livré à l'analyse d'une centaine de sites francophones ou
internationaux au cours des mois de novembre et décembre derniers
et du premier mois de 1999. Pour aboutir à cette triste constatation
: un quart seulement d'entre eux sont «correctement» accessibles,
«c'est-à-dire permettent d'aller à l'essentiel relativement
rapidement» ; un autre quart restent, pour un aveugle, totalement
hermétiques à toute incursion ; 50 % enfin sont «partiellement
accessibles». «Il faut également savoir, ajoute le chercheur
de l'Inserm, que, dans la plupart des cas, les sites accessibles
sont ceux qui présentent un design à l'ancienne, sans
fioritures. Hélas !, un jour où l'autre ils changent, adoptent
une charte graphique plus sophistiquée, et deviennent inadaptés.»
Montré du doigt, le site du ministère
de l'éducation nationale. Alors que le contenu est particulièrement
riche, sa page d'accueil, qui utilise des cadres, et l'absence
de commentaires textuels associés aux images le transforment en
un inextricable labyrinthe. A l'inverse, le site du premier ministre
britannique Tony Blair est exemplaire : à la suite de démarches
de l'Institut royal pour les aveugles, le Number-ten se décline
depuis l'été en deux versions, dont une est destinée aux aveugles
et détecte automatiquement les navigateurs spécifiques. Un fossé
qui souligne aussi le chemin qu'il reste à parcourir en France.
Le travail des chercheurs de l'Inserm et de tous les autres n'est
cependant pas vain : le Sénat a promis de modifier prochainement
son site pour le rendre accessible à tous.
|